La rivière était là. Derrière ces hautes herbes, devant ce soleil qui s'étalait en couleurs orangées, rougâtres et violettes. Une larme roula sur sa joue. Voilà trois ans qu'elle n'avait pas pleuré. Trois ans ... Trois longues années où on lui avait réappris à vivre mais ça n'avait servi à rien. Pourquoi s'était-elle renfermée à ce point ? Personne ne le savait. Même pas elle. Peut-être pour moins pleurer. Mais avec le temps, elle avait réalisé que se renfermer et ignorer ses peines était pire que pleurer sans cesse. Malgré tous ces éclaircis dans son esprit, il était bien trop tard. Bien trop tard pour arrêter de se renfermer. Et sa psychologue qui lui avait dit qu'elle pouvait s'en sortir seule. Bien sûr seule. Elle avait oublié de mentionner "sans les personnes vitales". Perdue dans ses pensées, Jordan constata que le soleil s'était déjà couché. Elle se reprocha d'avoir pensé à son passé et se traita d'imbécile mentalement. Ce coucher de soleil était exactement le même que l'autre, et elle s'était laissée emporter.
Elle se releva et s'approcha de la rivière. Son reflet n'était plus du tout le même. Elle ne se reconnaissait plus. Elle ragea intérieurement d'en être arrivée là puis se retourna, ne supportant plus de voir cette étrangère la fixer avec des yeux moqueurs. Elle remonta sur le petit chemin et continua à marcher. Le coucher de soleil était passé, elle pouvait désormais se promener à sa guise, ou retourner au bureau principal des détectives, si l'envie lui prenait. Elle soupira. Elle arriva en centre ville après avoir marché pendant une demi-heure. Elle contourna une petite boutique et arriva dans une impasse. Elle continua jusqu'au bout et fit volte-face avant de s'adosser au mur.
- Tu croyais peut-être que je n'avais pas remarqué que tu me suivais ? Ta technique est bonne, Ryuu. Mais je la connais.
- J'aurais au moins essayé.
- Alors, quel est le diagnostic ?
- Quoi ?
- A quoi ça t'a mené de me suivre.
- A pas grand chose, mais je pense surtout que j'espérais en découvrir beaucoup.
- Je pense aussi. Et tu as découvert quoi ?
- Que tu as une certaine passion pour les couchers de soleil ou bien ils t'ont marquée à vie d'une manière ou d'une autre. Que tu n'es pas en accord avec toi-même.
- Et ça ne te suffit pas ? Ca me met déjà en rogne que tu ais trouvé tout ça.
- J'ai trouvé ce que je savais quelque part déjà. Ce que je veux savoir c'est pourquoi tout ça.
- Continue de mener l'enquête, dans ce cas, l'encouragea-t-elle, avec un petit sourire.
- Jordan, je sais que je n'en ai pas l'air mais je te considère déjà comme une amie, et si tu n'es pas en accord avec toi-même je veux t'aider.
- C'est gentil. Ca me fait plaisir. Mais tu es trop naïf.
- Je sais, tout le monde me le dit. Mais je ne le suis pas tant que ça. Je ne veux pas devenir ami avec n'importe qui. Et ne me dis pas que ça te fait plaisir, c'est la vérité. Pour moi, tu n'es pas n'importe qui. J'ai vraiment envie de savoir tout sur toi.
- Masako est au courant, non ?
- Oui, mais elle refuse de nous en parler. Elle dit que c'est à toi de nous en parler.
- Elle n'a pas tort, mais je m'en fiche. Si vous êtes pressés de tout savoir sur moi, allez voir Denjiro. Si vous tenez vraiment à ce que ce soit moi qui vous en parle, vous pouvez attendre longtemps.
- On a attendu longtemps pour Kyuu.
- Hein ?
- Il était pareil que toi avant. Il n'a plus qu'un grand-père en vie, il n'a plus de famille, il ne nous parlait jamais de son état mental, il se renfermait comme pas permis, et son grand-père était le créateur d'une bande de criminels contre qui on se bat jour et nuit. Puis, on lui a fait comprendre qu'on était tous amis. Au début, il nous a repoussé puis il a fini par s'avouer à lui-même qu'il nous aimait. Et depuis ça, il va beaucoup mieux. Tu sais, je ne crois pas qu'il te parle méchamment depuis le début pour rien. Il se revoit en toi et il réalise à quel point il était dans un piètre état. Peut-être que quelque part, il cherche à te faire réagir.
- Tu as raison. Je ne connais pas Kyuu ni les autres, mais je sais pertinemment qu'il ne fait rien sans nécessité. Comme moi.
Elle esquissa un minuscule sourire et tourna les talons. Son sourire disparut dès qu'elle fut de dos à Ryuu. Elle partit, la rage l'habitant toujours. Quelque part, elle sentait qu'elle avait bien fait de pleurer devant Ryusuke. Et quelque part, elle venait de s'extérioriser et cela ne lui plaisait absolument pas. Elle shoota dans un caillou de toute la force dont elle était capable. Il atterit une vingtaine de mètres plus loin.
- Putain quelle conne ... !!
* * *
Elle souffla bruyamment puis franchit la porte. Elle la referma et alla directement s'asseoir à sa place, n'adressant de regard à personne.
- Bonjour tout le monde.
Elle eut leur réponse sur le même ton neutre qu'elle venait de prendre. Elle daigna enfin relever la tête et s'aperçut qu'ils la regardaient tous.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je leur ai parlé de notre conversation d'hier, l'informa Ryusuke.
- C'est pas étonnant. Entre amis, on se dit tout, ironisa-t-elle.
- Pourquoi tu ne veux rien nous dire à propos de ton passé ?
- Parce que je ne vois pas en quoi ça va vous intéresser.
- Ecoute, Jordan. Je disais la même chose que toi. Je pensais qu'ils ne pourraient pas m'aider. Toi, tu te dis peut-être ça parce que tu penses qu'on veut résoudre tes problèmes mais ce n'est pas ça du tout.
Après ces paroles, Kyuu s'assit sur la table à côté d'elle.
- Des amis sont là pour te redonner le sourire. Pas pour résoudre tes problèmes. Nous voulons te faire sourire. Nous voulons savoir ce que tu ressens. Mais pour ça, il nous faut connaître la nature de tes problèmes. Si on ne connait pas ce qui te rend malheureuse, nous ne pourrons pas t'aider.
- Est-ce que je vous ai dit que j'avais besoin d'aide ?
- Tu ne nous l'as pas dit et tu ne nous l'as pas montré non plus. Mais nous en savons un morceau sur la psychologie humaine et quelqu'un de renfermé n'est jamais quelqu'un d'heureux. Quelqu'un de malheureux a toujours besoin d'aide, même s'il est fort d'esprit.
- Je sais que tu es forte d'esprit Jordan, ajouta Masako, on le sait tous, mais tu as besoin d'aide. Tu dois probablement penser qu'avoir besoin d'aide, c'est être faible. Mais non, pas du tout. Avoir besoin d'aide fait partie de toutes les personnes qui vivent sur cette planète. Et tu ne devrais pas penser que tu n'en as pas besoin.
- C'est bon, vous avez fini votre mélodrame ? maugréa-t-elle, on est ici pour bosser pas pour faire des scènes d'amitié ridicules.
Le tableau électronique sonna si fort qu'ils faillirent en tomber par terre. Une information apparut. Ils devaient retourner en classe.
- Retourner en classe ? Mais c'est stupide, on devait commencer une autre enquête !
- Kaito, si on nous demande de retourner en classe, c'est qu'il y a une bonne raison.
Ils quittèrent la pièce et coururent jusqu'à leur salle de classe.
- Il n'y a que nous, constata Masako, faire cours pour six, ce n'est pas très intelligent.
- Vous avez parfaitement raison, clama une voix.
La lumière s'alluma. Ils s'assirent à leur place en jetant un coup d'oeil à la personne qui venait de leur parler : leur professeur de mathématiques.
- C'est pourquoi toute la classe a été appelée, ils vont arriver dans quelques instants. Denjiro a décidé d'arrêter quelques temps les activités personnelles de chaque groupe pour vous réunir.
- Je peux partir moi ? demande Jordan.
- Tu fais comme tu veux.
- Comment ça elle fait comme elle veut ?
- Jordan n'a pas besoin de suivre des cours.
- Vous n'allez quand même pas nous dire qu'elle sait tout ? dit Kyuu.
- Si.
- En Amérique, je ne faisais qu'étudier. Je n'allais pas à l'école, je prenais des cours à domicile. Comme je comprends tout très vite, mes études ont avançé très vite.
- Tu en es où ?
- Au niveau de faculté. J'ai terminé le programme de terminale avant de venir m'installer au Japon. Et si je le souhaite, mon professeur peut venir me refaire tous les cours. Mais comme je les connais par coeur, j'ai jugé ça inutile. Et je ne voulais pas faire déménager toute sa famille juste pour moi. Je sais que vous ne me croyez pas, mais peu m'importe. Alors je peux partir, Sensei ?
- Denjiro désire que tu passes un peu de temps en classe, pour que tu voies à quoi ça ressemble la vie en classe.
- J'assisterais aux cours demain, et cet après-midi. J'ai quelque chose d'important à faire ce matin.
- Il veut aussi être informé des périodes où tu assisteras aux cours, et celle où tu n'y assisteras pas.
- J'allais le prévenir, ne vous inquiétez pas. A cet après-midi les gens, lança-t-elle aux cinq détectives.
Elle s'en alla. Le professeur de mathématiques s'approcha d'eux.
- Vous savez ce que cela signifie ?
- De quoi ?
- Elle vient de vous dire "A cet après-midi les gens", vous savez ce que cela signifie ?
- A vrai dire ... Non, avouèrent-ils en ch½ur.
- Moi j'ai compris, dit brusquement Norihito, elle a failli nous dire "Au revoir les amis" mais elle n'ose pas.
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